Le design de l’être en 180 secondes

Comment aurais-je pu imaginer répondre « designer de l’être » à la question suivante : « Emmanuel, qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? »

Tout a commencé dans l’Himalaya avec une simple espadrille. L’ « espadrille de l’Himalaya » est un objet dont le processus de fabrication survole les frontières. Du prélèvement de la laine auprès des dernières tribus pastoralistes tibétaines au conditionnement final dans une housse en toile de montgolfière usagée, de la teinture à base de noix et de rhubarbe au tissage réalisé dans un des villages les plus hauts perchés de la planète, de la culture pakistanaise de la jute à l’assemblage cousu main à Bayonne, cette simple espadrille est le produit d’une coopération complexe entre des agents humains (le pasteur, la tisserande, l’aéronaute, l’ethnographe, etc.) et des agents non humains (le mouton, la jute, le métier à tisser, la montagne, etc.).

Ces agents sont pourvus de trajectoires propres. Lorsqu’elles se croisent, il y a production de traces. La trace est le souvenir d’une rencontre, une saillance qui interroge la place de l’Homme au sein du processus de fabrication. L’Espadrille de l’Himalaya est un agrégat de traces.

Les trajectoires d’un mouton et d’une montagne sont spatialement et temporellement très différentes. Comment l’artisan arrive-t-il à concilier ces trajectoires extrêmes ?

Les lames des ciseaux émoussées par le sable issu d’une longue désagrégation de la montagne, les mécanismes de la machine à coudre asséchés par les poussières de laine, l’odeur animale de la matière première envahissant l’atelier de tissage, l’artisan « habité » par l’ensemble de la matérialité doit mettre en œuvre des pratiques bricologiques, composer dans l’écart, effectuer des détours, associer avec ruse, attention et intuition. L’artisan est un designer de monstres merveilleux mi-mouton mi-montagne.

Au terme de mon séjour exploratoire dans l’Himalaya, ma trajectoire personnelle a croisé celle de la maison Hermès. Cette rencontre est entrain de produire une trace : une thèse avec comme objet d’étude le carré Hermès.

Le carré Hermès est un objet dont la chaîne opératoire parcourt la biosphère toute entière. De l’élevage du ver à soie au Brésil jusqu’à l’impression au cadre plat dans un atelier rhônalpin, en passant par le dessin d’un postier texan, la culture du haricot de guar en Mer d’Arabie ou le tissage dans une manufacture ligérienne, cette très simple étoffe de soie est le résultat d’une coopération très complexe entre agents humains et agents non humains déployés entre terre et ciel. Le carré Hermès est un agrégat de traces excessif (luxuria), l’incarnation d’un acte créatif et productif sans fin, maintenu en mouvement perpétuel par la rotation incessante des agents qui peuplent son « ailleurs », son être. Le carré Hermès est une formidable opportunité pour étudier les pratiques bricologiques artisanales, dans l’écart, dans le détour et dans la ruse.

Revenons à la question de départ : « Emmanuel, qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? »

Je veux bricoler la création et l’innovation, convivialement, avec l’ensemble de la matérialité,

Je rêve d’un cahier des charges un peu moderne et un peu animiste,

Je souhaite devenir designer de l’être.

Le design de l’être est un projet de recherche en anthropologie cognitive et en innovation durable développé à l’Université Côte d’Azur (LAPCOS et The SDS) en partenariat avec la maison Hermès.

Il a pour objectif le développement d’une méthodologie d’innovation durable qui permettra de développer les capacités cognitives et sensorielles de l’être humain avec le support d’un outil topographique inspiré de certaines cosmologies « sauvages ».

Le designer de l’être met l’être humain au cœur du projet et non au centre, il met en œuvre des pratiques qui motivent un rapport intime avec la matérialité, il conçoit des collaborations avec des agents non-humains pour décupler les capacités cognitives et sensorielles des êtres humains au sein même de l’espace-temps de l’innovation, il tente de rendre visible le réchauffement climatique, audible l’acidification des eaux douces ou encore odorifique le recul des glaciers à travers l’objet qu’il conçoit, c’est-à-dire un habitat où humains et non-humains sont enfin solidaires.

Ce travail s’appuie sur de multiples travaux anthropologiques, philosophiques, géographiques et écologiques menés par des chercheurs tels que Jean Malaurie, Barbara Glowczewski, Timothy Morton, Matthew Crawford, Arne Naess, Tim Ingold et Augustin Berque.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s